Une élitologie protohistorique ?
La tombe de Hohchdorf et la lecture de la stratification sociale

(commentaire de l'approche de S. Verger)

Print Friendly Version of this page Print Get a PDF version of this webpage PDF

(Rapport pour l’UE 18 : « Ecole de terrain internationale », Master ACTE, Universités de Bourgogne et Franche Comté)

L’histoire est un cimetière des aristocraties (Pareto)

L’analyse de la tombe de Hochdorf par S. Verger (2006), fournie comme introduction à l’excursion, présente un travail de détail et d’imagination remarquable. Néanmoins, la lecture de l’ensemble funéraire s’inscrit dans une perspective traditionnelle où la société hallstattienne est représentée par un modèle très net du système social de chefferie. Il est vrai que l’âge du Fer de l’ouest du cercle hallstattien est probablement un des meilleurs exemples de ce type de société - si l’on assume la position néo-évolutionniste qui s’appuie sur la typologie sociale et les modèles ainsi développés (Earle 1987, Kristiansen 1998). L’émergence d’une élite guerrière, marquée surtout par le port des armes et qui semble asseoir son pouvoir également par l’organisation de banquets, est visible dans quasiment toute l’Europe « barbare » de cette époque. La tombe de Hochdorf appartient au cercle restreint des apogées de la matérialisation archéologique de ce type social. Bien que la chefferie reste le modèle probablement le plus approprié, il y a plusieurs points dans l’interprétation de cette tombe par S. Verger qui pourraient être lus différemment. Je voudrais me concentrer sur les modèles sociaux qui peuvent être affinés, voire assouplis, en m’écartant de celui d’une société fermement hiérarchisée qui, avec ces princes et ces aristocrates, ressemble plutôt aux royaumes médiévaux.1 Dans ce but je voudrais aussi souligner la pertinence du concept de matérialisation, c’est à dire le rôle constructif de la culture matérielle dans la reproduction sociale.

Commençons avec la chefferie. Il s’agit d’un modèle favori depuis les années 1970, surtout dans le cadre des approches néo-évolutionnistes, comme celles de T. Earle, C. Renfrew ou K. Kristiansen, dans lesquelles la typologie sociale jouit d’un rôle centrale. Cependant, ce modèle est de plus en plus remis en question. Les premières applications de C. Renfrew pour le Néolithique de Grande-Bretagne, se sont vite montrées inappropriés (Chapman 2003, 39 ff). L’homme est capable de faire des exploits, comme la construction de monuments mégalithiques, sans la main forte d’une classe dirigeante.2 Plus intéressant, on a aujourd’hui des analyses assez convaincantes de l’Âge du bronze au Danemark - d’ailleurs un des milieux culturels préférés pour les applications du modèle de la chefferie - qui montrent de sérieux défauts dans cette approche (Johansen et al. 2004). Un des arguments les plus simples, et en même temps le plus évident, est le fait que trop de monuments funéraires, de tumuli, sont enregistrés dans ce pays ! Ils se comptent par milliers, couvrent un temps et un espace bien délimités et, alors qu’une hiérarchisation dans leur apparence et les mobiliers n’est pas très nette, on devrait imaginer une prolifération de la classe aristocratique qui semble peu convaincante (idem, 35). Il faut souligner que le tumulus, malgré son apparence impressionnante, est très trompeur si l’on souhaite s’appuyer dessus pour traiter de la question très difficile de la reconstitution des structures sociales.

Dès que l’on commence à chercher des correspondances entre les représentations des individus dans les tumuli et les traces archéologiques dans les habitats ou les lieux du culte, on se heurte à un problème. Comme dans le cas du Danemark, il est encore impossible d’identifier de véritables habitats aristocratiques en Allemagne hallstattienne. Certes, au Hallsttat D on observe le développement de grands sites, désignées comme des « Fürstensitze ». Cependant, on n’observe pas dans la gestion des espaces intérieurs de ces sites de différenciation entre rangs ou couches sociales, comme c’est le cas des villes médiévales ou antiques ? 3 Cette question est encore plus pertinente pour les oppida de l’époque laténienne… (Buchsenschütz 1995).

Une des sources de ces contradictions est, bien entendu, la dissociation exagérée entre les recherches sur les rites funéraires et celles sur les habitats. D’un côté on étudie les hiérarchies sociales au travers des représentations des individus dans les rites funéraires, de l’autre côté on observe le développement des centres régionaux du système de peuplement. Mais, l’étude des nécropoles n’est pas toujours mise en perspective avec l’habitat associé. Il est remarquable que les modèles hiérarchiques issues des rites funéraires et ceux issus des formes de l’habitat collent rarement les uns avec les autres. Observons la situation dans le cas de Hochdorf, un monument funéraire hors du commun, positionné dans une campagne de l’âge du Fer tout à fait commune : un petit hameau sans aucune trace extraordinaire a été fouillé dans la place du musée dédié au tumulus dans le même village (Verger 2006, 37). Qu’est-ce donc qu’un tumulus pour un habitat ? Le point de départ pour cette question peut être le fait évident qu’il est ce que le monde des morts est au monde des vivants. Dans l’approche traditionnelle, qu’on peut considérer comme directe, il s’agit d’un miroir : les riches et puissants sur la terre demeurent ainsi sous la terre. Toutefois, une chose quasi universelles dans la culture humaine est le fait que le monde des morts est une contradiction et souvent une perversion de celui des vivants (Parker-Pearson 1999). De plus, les morts ne s’enterrent pas tout seuls, citons la devise anthropologique très courante dans les approches archéologiques de la mort et de l’enterrement : tout ce qui se passe après la mort est le fait de la communauté des vivants. La tombe de Hochdorf en est une très bonne illustration : l’image présentée de la personne enterrée ne correspondait pas à son image habituelle, dans la vie courante, les personnes qui l’ont enterré ont jugé utile de renforcer l’impression de luxe notamment en recouvrant ses effets de bandeaux d’or pour l’occasion des funérailles (ou plutôt du prothésis). En contexte archéologique on trouve très rarement les détails sur le concept de mort, mais Hochdorf en offre plusieurs. Par exemple, l’échange des chaussures sur les pieds droit et gauche correspond à une notion universelle du renversement des faits ; il existe plein d’exemples en ethnologie, comme par exemple la sortie du corps par la fenêtre ou bien le langage spécial où « oui » correspond à « non » et vice-versa (Parker Pearson 1999).4 Les rite funéraires, y compris la construction du monument, sont des manipulations sur plusieurs échelles du discours social, surtout dans le cas où la concession du pouvoir est en jeux.5

La tombe de Hochdorf, excellemment fouillée et ensuite étudiée de manière détaillée offre un cas très favorable à une approche « interprétative ». S. Verger a consacré plusieurs paragraphes dans son article à la question de la durée des funérailles. Le défunt n’a pas seulement été exposé pour un certain temps, ou même embaumé pour cette occasion, mais la construction du monument funéraire avec un long déroulement des rites funéraires a suscité une installation d’artisans dans les environs immédiats (Verger 2006, 32 ff). Avec d’autres indices d’un soin remarquable dans l’arrangement d’objets dans la chambre funéraire (ibid), l’image d’un théâtre social émerge, très précis et chargé de sens avec des manipulations de toutes les sortes. On peut se poser une question bien plus délicate : pourquoi un tel investissement dans cette représentation théâtrale ? Car enfin, l’or et les objets de luxe déposés dans la tombe pourraient aussi bien rester dans la famille ! Il s’agit de la contradiction déjà mentionné : pourquoi un homme aussi riche ne réussit-il pas à transmettre ses biens à ces héritiers ? Et, ensuite, pourquoi en contexte archéologique les établissements individuels témoignant d’une accumulation de biens pendant plus d’une génération manquent-ils ?

Pour résoudre le problème retournons à l’objet le plus visible et le plus emblématique de la société hallstattienne : le tumulus. Dans une perspective générale, il demeure le seul type de construction créé avec l’intention d’une longue durée, surtout avant la prolifération des habitats fortifiées. Il est la matérialisation d’une idéologie, mais sur deux échelles : d’abord pendant les rites funéraires où tous les participants exercent une vigueur énorme dans la production d’un événement épique, c’est à dire d’une histoire, puis sur une échelle de longue durée comme un monument dans le paysage qui reste un repère durable, visuel et matériel, de la même histoire. Cette histoire est le plus vraisemblablement fondée sur la généalogie. Dans cette perspective, le monument et son contenu jouent un rôle très important dans le monde des vivants, surtout pour le ré-établissement de l’ordre social après un décès. Cela implique que le contexte de la mort, peut-être très disruptif, pourra aussi influencer la façon dont les rites se sont déroulés. Le message du rite funéraire étant issu d’une manipulation élaborée, on doit prendre en compte avec plus de soin le système idéologique et la manière dont il est établi dans le sens matériel. Selon le point de vue des études de matérialité (materiality studies), le rituel et le monument sont non seulement la matérialisation d’une idéologie au sens des moyens de sa reproduction mais aussi sont les objets même qui créent l’idéologie et, pour aller encore plus loin, sont l’idéologie en eux mêmes (Meskel 2005 ; Williams 2006, ch. 5). On pourra trouver un parallèle dans le mausolée. Dans le cas original de la demeure de Mausol, le monument a dépassé complètement le personnage historique : le Mausolée n’a-t-il pas fait Mausol tel qu’on le connaît de nos jours ? Dans le cas plus récent de Lénine, le monument et les rites où il figurait ont pris un rôle très ambigu, surtout issus des manipulations idéologiques. Dans les deux cas il est très difficile de comprendre la structure sociale par les monuments seuls.

Pyramide Hochdorf

La pyramide sociale : 5. siècle av. n. e. (Keltenmuseum Hochdorf)

Bee hive

La pyramide sociale : 19è siècle. (« The British Beehive », George Cruickshank 1840)

En conclusion, où en sommes-nous avec des élites hallstattiennes ? L’archéologie protohistorique devrait-elle continuer à suivre la devise de Pareto mentionnée dans le titre de cet exposé ? La mesure du pouvoir dans la société présente une problème assez difficile en sociologie (Haralambos et Heald 1989, Ch. 3). L’enterrement est surtout un indicateur trop manipulé pour être utilisée comme seule base d’analyse. Le rituel funéraire pose un problème important, par exemple, dans la comparaison du cercle hallstattien avec des sociétés méditerranéennes pour qui une absence de forte ostentation ne marque pas une structure sociale moins complexe (Dietler 1995, 71). Au contraire, les indices de consommation du vin dans les habitats du midi de la France peuvent être interprétés comme les traces d’une société où l’organisation de festins jouait un rôle important dans l’arène de la compétition sociale (ibid). M. Dietler considère que le niveau des tensions dans cette société a mené à une idéologie de dénégation des marqueurs sociaux dans la sphère des rites funéraires. En revanche le même auteur parle des « imagined community » et « symbolic capital » dans le cas du cercle hallstattien où les enterrements ont servi pour l’affirmation des territorialité et de la noblesse qui étaient, bien évidement, problématiques (idem, 70). L’élite, donc, existe surtout dans la matérialisation de son pouvoir et il faut bien distinguer celle du quotidien, manifestée par le mode de vie, de celle des occasions particulières. Peut-être les funérailles présentent l’occasion exclusive, absolument unique et conclusive, pour le lignage\la communauté de s’approprier l’identité du décédé et son pouvoir social.

Si le modèle de chefferie apporte beaucoup pour la compréhension de l’âge du Fer européen, il faut souligner l’importance d’une perspective plus contextualisée qui ne prête pas à une fascination des élites. Rappelons-nous de l’histoire du sénateur Cincinatus dont on dit qu’il a labouré les champs avant de devenir dictateur en 458 av. n. e., soit pas si longtemps après l’époque du « prince » de Hochdorf.

Ferme

Ferme latenienne : un siège aristocratique ? (Musée de Manching)

1) « On assisterait alors à la constitution d’un véritable « royaume » (…) » (Verger 2006, 41). Dans le travail de synthèse à l’échelle européenne de Kristiansen, on trouve aussi un questionnement sur le paradoxe de ce modèle des sociétés de l’âge du Fer : alors que tous les éléments du proto-état son bien présents, pourquoi celui-ci n’apparaît qu’à l’époque médiévale ? (Kristiansen 1998, 1)

2) Remarquerons que T. Earle a continué à considérer les sociétés néolithiques comme un cas de chefferie (Castillo et al. 1996). Bien qu’il prenne en compte les différences entre les exemples précoces et ceux de l’époque protohistorique, il semble que cette approche trop globale introduise encore plus de flou dans la typologie sociale (typologie d’ailleurs problématique en soi [cf. supra]).

3) « … social differences do not seem to have been expressed in an obvious way in the settlement record. » (Arnold 1995, 43)

4) D’ailleurs, on trouve la même action dans le mythe Hittite dans lequel le dieu Telepenus quitte le monde et cause un grand désordre en inversant ses chaussures…(Hooke 1963,100 )

5) La dramatisation de Marc Antoine sur les funérailles de César vient a l’esprit…

Bibliographie :

B. Arnold 1995 : The material culture of social structure : rank and status in early Iron Age Europe. In Celtic chiefdom, Celtic state (B. Arnold and D. Blair Gibson eds), 43-52, Cambridge.

O. Buchsenschutz 1995 : The significance of major settlements in Europaean Iron Age society. In Celtic chiefdom, Celtic state (B. Arnold and D. Blair Gibson eds), 53-63, Cambridge.

L. J. Castillo Butters, E. DeMarais et T. Earle : Ideology, Materialisation and Power Strategies, _ Current Anthropology 37, vol 1,_ 15-31.

R. Chapman 2003: Archaeologies of complexity, London & New York.

M. Dietler 1995: Early « Celtic » socio-political relations. In Celtic chiefdom, Celtic state (B. Arnold and D. Blair Gibson eds), 64-71,Cambridge.

T. Earle 1987, Chiefdoms in archaeological and ethnohistorical perspective, Annual Review of Anthropology vol. 16, 279-308.

M. Haralambos and R. Heald 1989: Uvod u sociologiju, Zagreb

S. H. Hooke 1963: Middle Eastern Mythology, New York

K. J. Johansen, S. T. Laursen, M. K. Horst 2004: Spatial patterns of social organisation in the Early Bronze Age of South Scandinavia, Journal of Anthropological Archaeology 23, 33-55

M. Parker-Pearson 1999: The Archaeology of Death and Burial. Sutton Publishing

H. Williams 2006: Death and Memory in Early Medieval Britain. Cambridge

S. Verger 2006 : La grande tombe de Hochdorf, mise en scène funéraire d’un cursus honorum tribal hors pair, Siris 7, 5-44.

Besançon, novembre 2012